• Le premier concerne un roman philosophique où Ollivier Pourriol relate une rencontre humaine et artistique entre un peintre de quatre-vingt-cinq ans en fin de vie hospitalisé pour une appendicite aiguë, et le jeune chirurgien qui l'opère et suit sa convalescence à l'hôpital.
Au fil de leurs échanges, une relation singulière s'établit entre l'homme du couteau et l'homme du scalpel, qui outre une lame ont une blouse blanche et une relation privilégiéée avec certaines couleurs, le bleu pour l'un, le rouge pour l'autre.
Inspiré en partie par le peintre Zao Wou-Ki, le récit confronte la froideur technique de la médecine face à la mort et la sensibilité philosophique de l'art pour embellir les derniers instants de l'existence.
• Le second évoque ce que peut-être l’expérience sensorielle de la peinture au couteau sur le plan physique et émotionnel.
Et il y a aussi le plaisir d'entendre la toile qui répond aux caresses de la lame, le plaisir de sentir la pâte répondre à la pression de la main, le plaisir de la maîtrise de la main pour garder de l'épaisseur, et le plaisir de l'inattendu ou de l'accident heureux qui interpellent. De l'art thérapie physique et émotionnel.
« Qui sait que ces couleurs sont celles du visage de ma femme disparue et aimée tendrement et regrettée éternellement ? Là où l'oeil exercé voit un vert Véronèse, moi je sais qu'il s'agit du bleu des yeux de ma femme, mais d'un bleu en mouvement, ce n'est pas encore un vert, mais ce n'est plus vraiment un bleu, c'est un bleu en fuite, c'est le bleu des yeux de ma femme qui me trahit. Quel marchand de couleurs osera vendre un jour un tube de "Bleu des yeux de ma femme qui me trahit" ? »
Un peintre de 85 ans, cloué par une appendicite, ouvre à son chirurgien un monde sur le point de disparaître, où l'on croise Dubuffet, Camus, Simone de Beauvoir, Nicolas de Staël, René Char, Braque, Music, Gischia.
Le temps de quelques conversations, l'homme du pinceau et du couteau transmet à l'homme de l'art et du scalpel ce qu'il a de plus précieux : son oeil. Que peut-on contre la mort ? Pas grand-chose, répond le chirurgien. Apprécier les couleurs de la vieillesse, répond le peintre. Et, si possible, finir en beauté.
Métier de vocation, aussi, exercé très souvent parmi mes plus proches amitiés et mes fidèles collectionneurs, comme s'il y avait entre l'exercice de la médecine, notamment de la chirurgie, et ma peinture, des affinités particulières que je n'ai jamais cherché à comprendre. »
Un peintre et un chirurgien, qu'ont-ils en commun, à part le couteau ?
Nietzsche voulait philosopher à coups de marteau, mais précisait-il aussitôt, il s'agissait du marteau des médecins, qui tapote avec précaution sur les cavités.
Le scalpel peut-il échapper à la tentation de la frappe chirurgicale, si mal nommée, au fond si bien nommée ? La chirurgie est un acte de violence consentie, ce qui n'enlève rien à sa violence, et lui ajoute même, à vrai dire, une inquiétante étrangeté.
Un chirurgien fait le portrait d'un peintre « au couteau ».
Mais qui porte le couteau ? Le peintre, quatre-vingt-cinq ans, hospitalisé et opéré, ne peut plus guère exercer. « Docteur, est-ce qu'il pourra repeindre ? » demande sa femme, angoissée. C'est donc le chirurgien qui est armé.
Subir le pouvoir des médecins -dont on dit qu'il va déclinant, mais c'est là une appréciation d'abord économique- est une expérience qui nous guette tous, ou que nous avons déjà traversée. Quel espoir nous reste-t-il entre leurs mains ?
Elle le laissera exactement différent, comme s'il avait subi non pas un échec médical, mais une initiation, un apprentissage, le temps de quelques conversations avec ce vieil homme cultivé fourmillant d'anecdotes, évoquant un monde disparu, où l'on croise Dubuffet, Camus, Simone de Beauvoir, Nicolas de Staël correspondant avec René Char, Braque, Music, Gischia.
Sur son lit de mort, le peintre convoque ses amis, ses fantômes, qu'il va bientôt rejoindre, ses femmes, dont la dernière veille dans la salle d’attente.
Après une vie consacrée à la couleur, il prend la vieillesse et la dégradation de son corps comme l'occasion, enfin, de voir, comme disait Rousseau, intus et in cute, à l'intérieur et sous la peau. D'où les couleurs viennent. Les couleurs de la vie.
Quel couteau permet d'aller au plus profond ? Celui qui tranche ou celui qui étale ? La question est ouverte, par cette amitié singulière entre un grand peintre sur le point de mourir et son chirurgien.
Et même si se lier, dit Edmond Jabès, « c'est passer la corde autour d'une lame », c'est un chirurgien au regard métamorphosé qui nous raconte la dernière victoire du peintre. Ou comment finir en beauté. »
Ollivier Pourriol
Après voir réveillé le châssis en martelant ses clés, avoir regretté ou pas de ne plus avoir de gesso, et avoir apaisé la tension de la toile avec quelques caresses abrasives, on dépose la pâte sur la palette ou directement sur la toile.
On choisit un couteau, souvent le même, parfois une spatule. On garnit la lame avec un ou plusieurs grains de couleur, petits ou gros, souvent pas de la même taille, avec la pointe, le tranchant ou la semelle. On triture un peu ou pas, ou on superpose. Parfois la lame se risque à ajouter une pointe, voire seulement une trace quand c'est un rouge qui risque de piquer comme le piment Armageddon.
Travailler la pâte, semblable à du beurre ou à de la crème, procure un plaisir presque enfantin. Mélanger les couleurs ou plus encore les entremêler pour voir se créer des marbrures imprévisibles qui témoignent d'une présence sous la surface, est fascinant pour l'enfant qui se réveille. Il faut cependant temporiser car ce n'est pas sur la palette que l'effet doit être placé, et pour que la couleur reste vive il faut parfois réfléchir un peu pour ne mélanger que le plus petit nombre de pigments.
La toile devient un champ de bataille joyeux où la pâte s’étale, se superpose, se creuse, vivante sous les doigts. On ne dessine pas avec une mine et on ne caresse pas avec la fleur de la touffe. Le geste délibéré et généreux du couteau établit un rapport de force entre la toile et la lame dont l'objet n'est pas seulement la texture et la couleur. On exprime des émotions brutes. On sculpte la lumière, on modèle l’ombre, on construit le tableau comme on bâtirait un mur, pierre par pierre, mais avec la fluidité de l’instinct et une liberté que le pinceau ne connaît pas.
Et il y a aussi ce plaisir d'entendre la toile murmurer et de sentir la pâte résister, puis céder sous la pression de la main, puis de l'œil qui retient la main pour garder de l'épaisseur. On pose, on appuie, la toile répond, avide, et progressivement le relief qui se profile donne une présence tactile à l’œuvre.
Bien sûr, on vous parlera aussi de tout ce dont on parle en matière de tableaux, quelle qu'ait été la technique utilisée, dont on vous apprend, ou pas, que cela s'appelle la facture.
Qu'importe ! Le couteau c'est magique quand la lame levée, révèle l'inattendu qui interpelle.
Face à l'accident heureux, l'envie est alors forte de comprendre, pour être capable de reproduire, l'alchimie de la préparation de la pâte et du geste sur la toile, qui a produit l'effet qui séduit.
Tonka
